Manjal Nîr, rituel de célébration de la Femme

Le rituel a pour fonction symbolique de créer un espace sacré entre Terre et Ciel, humain et divin. Il rompt avec quelque chose d’ancien (un état, une situation, un moment, une personne) pour entrer dans un espace choisi afin d’ouvrir à quelque chose de nouveau. Que le rituel soit religieux, de passage, festif, de rupture, il marque un point précis afin que ce dernier soit transcendé. Changement du corps (entrée dans la puberté, maternité, ménopause…), célébrations et épreuves de la vie (diplômes, fêtes religieuses, deuils, cœurs brisés) : le rituel offre son pouvoir libérateur quelles que soient les circonstances.

Structurant, le rituel permet à l’être humain de se construire, de mettre du sens, de canaliser. Toute conscientisation ou volonté de dépassement peut devenir l’objet de rituels.

Ainsi en Inde, la vie des femmes est socialement rythmée par des rites depuis le percement des oreilles, les premières règles, la maternité, le veuvage. Le Manjal Nîr est un rite de passage lors de l’apparition des premières règles de la jeune fille. Je vous le conte ici :

Manjal Nîr ou Fête de Jeune fille

Manjal Nîr signifie littéralement « Eau curcuma » (du Tamoul, manjal = curcuma, jaune ; du Sanscrit, nîr = eau). Familièrement appelé « Manja Thâni » (eau jaune) ou encore Fête de Jeune Fille.
Ce rite célèbre le passage de la puberté, de l’état de petite fille à celui de jeune fille pubère. Lors de cette occasion, la jeune fille revêt son premier sari qui est un vêtement de Femme. Il marque la rupture avec l’enfance et l’entrée dans l’adolescence. En effet, la fille quitte l’enfance et ses vêtements de petite fille (jupe et corsage) pour entrer dans le monde des Femmes avec cette longue étoffe de six mètres qu’elle apprendra à draper autour de son corps avec des plissés élégants et fluides : le sari. La fillette, au corps libre et insouciant, légère et virevoltante dans ses allées et venues, laisse place à la jeune fille, avec une pudeur nouvelle, un pas mesuré, des prémices de sagesse et un respect pour les organes féminins qui se développent.

Le Manjal Nîr consacre la femme comme une déesse. Il rend hommage à l’essence de la féminité. Dans les temps anciens en Inde où les femmes étaient confinées dans le gynécée, cette fête indiquait à la société que la jeune fille était bientôt en âge de se marier. On peut la comparer au premier bal autrefois en Europe qui était l’occasion de présenter la jeune fille à marier à la bonne société.

Aujourd’hui, le Manjal Nîr est perpétué comme une coutume traditionnelle. Il est aussi transmis par les femmes comme un hommage au Féminin sacré. Avant la cérémonie, un moment entre femmes est instauré : plusieurs femmes préparent la jeune fille en la baignant avec le curcuma. Cette racine aux vertus ayurvédiques est au cœur de cette célébration. Ses propriétés anti-infectieuses, assainissantes et purifiantes sont précieuses dans les plats culinaires et aussi en cosmétique. La racine de curcuma est frotté contre une pierre jusqu’à en obtenir une pâte onctueuse, ensuite étalée sur la peau de la jeune fille. Ainsi, frictionnée, massée et lavée, les contours de son enveloppe corporelle sont marqués tel un enracinement à la terre. La toute jeune fille est amenée à poser sa conscience à son corps, à l’honorer dans ses différentes phases de transformation. Une nourriture à visée fortifiante (œuf cru battu dans le lait sucré, laitages, fruits et légumes frais, soja…) lui est offerte afin de soutenir les organes en transformation. Cette nourriture plus adaptée aux besoins du corps lui sera donnée pendant quelques années.

Puis, habillée de son tout premier sari choisi avec amour par les femmes de la famille, parée de bijoux et fleurs, la jeune fille entre dans l’espace du rituel. Elle salue l’assemblée en joignant les mains au niveau du cœur (Namaskar (en Sanskrit) ou Namasté (en Hindi)), signifiant que le divin en elle salue le divin en chacun des présents.

L’espace sacré a été préparé grâce à une somptueuse parade illuminée, installé par les hommes, sous laquelle la jeune fille est assise telle une déesse prête à être honorée. L’homme a naturellement sa place dans cette célébration du féminin. L’assemblée est composée pour la plupart de couples de la famille ou d’amis, de femmes.

Le rituel en lui-même est ordonné uniquement par les femmes. C’est elles qui honorent la jeune fille en procédant à la cérémonie rituelle tandis que les hommes encadrent avec bienveillance et joie le bon déroulement de la fête. L’une après l’autre, les femmes défilent fièrement devant la jeune fille avec un plateau de cadeaux (saris, bijoux, sucreries, fleurs…) déposé à ses pieds.Puis à l’aide d’un encensoir à cinq pétales, elles apposent les cinq onguents symboliques sur le dos des mains de la jeune fille, reposant sur ses genoux :

  • La poudre de riz rouge (coungâm) sert à tracer le point rouge sur le front. Ce point symbolise le pouvoir de l’esprit. L’esprit gouverne le corps. C’est le troisième œil de la conscience. Le rouge est la couleur de la vie et de la joie, du sang, des menstrues.
  • L’huile de sésame assouplit la peau. Elle est utilisée pour masser le corps.
  • le curcuma pour ses propriétés purifiantes et protectrices.
  • le mélange d’épices « Nallengue toûl » composé de curcuma, farine de pois chiche et vétiver afin de polir le corps.
  • le santal, synonyme de joie, de bénédiction et de bienfait représente le masculin, comme le Yang pour le Yin.

La cérémonie est finie quand la dernière femme procède au rituel. Puis un repas de fête rassemble les invités et la jeune fille.

A travers la jeune fille -qui entre dans une grande période de transformation qui va faire d’elle une femme-, la déesse, l’énergie féminine, la puissance créatrice de la Shakti –la force- sont ainsi honorées.

Manjal Nîr recèle les bases créatrices d’un rituel qui s’adapte à tous les vécus intimes de femmes : cercles de femmes, joie d’un amour partagé, ménopause émancipée, réussite d’un défi, etc… Il est un rite féminin qui peut se décliner en multiples occasions, odes à la Femme !

Article de Nirmala Gustave, paru dans le magazine Génération Tao, n°63, décembre 2011, dossier : Rites, passages & transformations